Arachnide

Elle est là, le soir, le matin,
Tissant sa toile, d’un air smaragdin
L’araignée, vous l’aurez reconnue
Cette bête atroce, comme affreusement cornue
Hante chaque recoin de la maison
Se mouvoir avec délicatesse est de vivre sa raison
Quatre heures, l’arachnide se cache dans son eudémon
Elle attend patiemment la venue d’un de ces aiglons
Que sont les mouches, pour toujours jamais sa passion
Elle pique, pond ses œufs
Et attend encore un jour ou deux
Du soir sans doute au matin sans voix
L’araignée tisse son mélicrat de soie.

@ZacEgs

Molière

De Poquelin à Molière
Il n’y a bien qu’une largeur d’aiguière
Comme un nouveau baptême
Une nouvelle idée, un nouveau stratagème
Trissotin battu à plate couture
Clitandre en vainqueur impose sa lecture
Bélise et sa folie n’attendent que l’hallali
Philaminte est là, sagesse rivée à son lit
Le barbouillé est perdu
Tandis qu’Arnolphe souhaite être pendu
L’avare, dans son vice s’égare
Et ne songe plus qu’à se noyer dans une mare
Le bourgeois gentilhomme se livre à ses passions
Et nous donne l’impression du petit nourrisson
De Poquelin à Molière
Il y a bel et bien la finesse du lierre
Harpagon lui-même eut donné compliment
S’il n’était point ennemi du firmament
Et voici que j’aperçois une vierge,
Toute nue, et son albeur éclaire les cierges
Elle se tient, tel un oracle saisissant de la glaise
Oui, messieurs, c’est la langue française.

@ZacEgs

Socrate et le Taoïsme

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L’on peut, si on veut bien le reconnaître, trouver des points de comparaison assez forts entre l’œuvre socratique et la révélation faite à Lao Tseu par le Tao. Il est indispensable de traiter du δαίμων platonicien en cette occurrence. Pourquoi ? Car le Tao Te King c’est tout d’abord le fruit de l’inspiration divine en vue du vide parfait dont nous parlent les deux grands de l’antiquité susmentionnés. D’un point de vue notionnel rigoureux, l’on constate que la quête de la pureté et de la tranquillité, si quête il y a puisque l’on insiste vigoureusement sur la spontanéité et la simplicité avant toute chose, est une piste à ne pas négliger. C’est alors que nous parlons de quelque chose qui ne saurait s’acquérir comme on achète un vulgaire produit chez un marchand : la vertu (cf Protagoras). Lao Tseu, archiviste de la dynastie des Zhou, choisit un jour de quitter son office afin de partir vers l’Ouest et l’on sait que partir c’est mourir un peu…

Le thème de la mort est également commun aux deux hommes, mais non pas au sens d’une mort naturelle ou d’une pseudo-mort spiritualiste comme le proposaient les sophistes de l’époque platonicienne quoiqu’il faille tout à fait leur rendre justice en un point et c’est bien celui de la poésie, de la mise en vers de la pensée humaine dans une tentative d’harmoniser les fleuves de mots qui s’écoulent dans nos esprits finis. De plus, on retrouve dans les deux œuvres le sens de détachement par rapport au monde sans tomber ni dans le monisme ni dans le dualisme ni dans le nominalisme. Si l’on voulait aller plus loin dans les comparaisons traditionnelles et pousser jusqu’au bout ce genre d’analyse noétique, l’on pourrait aussi parler de l’Advaïta Vedanta mais ce n’est pas ici le propre de notre étude. Le Tao c’est aussi la rigueur, un trait très présent dans l’œuvre socratique, chose qui éclate avec le plus de vigueur dans l’Alcibiade lorsque Socrate nous fait comprendre qu’il accorde, une fois de plus, plus de crédit à l’amour Ouranien qu’à l’amour pandémien (cf Le Banquet). Autre chose d’encore ou d’autant plus flagrante est la chasse au désir menée par Socrate comme Lao Tseu dans leurs œuvres respectives. « Le Tao est aussi sans désir. ». De son côté, Socrate appelle le jeune Alcibiade à s’atteler à l’exercice de la justice et de la droiture. C’est exactement ce que dit Lao Tseu et Fu Hi si l’on veut bien prendre la peine de lire le volumineux et très ancien Yi King. Socrate nous invite également à l’ironie et ce fréquemment, notamment lorsqu’il parle avec le jeune Alcibiade et lui fait comprendre qu’il faut s’atteler à la vertu. Lao Tseu a une manière semblable de présenter le Tao Te King lorsqu’il nous dit le fameux « Je viens de vous le dire ». Certes l’ironie grecque se rapproche de l’esprit occidental mais l’on peut, si l’on veut bien faire page blanche de son cœur, apercevoir des points communs entre Grèce ancienne et Chine de l’Antiquité. Il va sans dire que la sagesse est le thème principal traité chez ces deux grands hommes. Mais l’on n’aura de cesse d’insister, encore et encore, sur la spontanéité de toute cette entreprise car si l’on s’en réfère à Γνῶθι σεαυτόν, qui aurait été formulé par Chilon de Sparte au Vème av. J.-C., l’idée est non pas de détruire mais de restaurer, de se connaître et de connaître son rapport au divin et son rapport à l’Autre. La définition de la divinité est étonnamment la même chez les deux hommes : il n’y en a pas ou tout au moins la divinité est indéfinissable. La référence au Ciel est très importante chez les deux hommes, Ouranos chez Socrate et Ciel (majuscule au terme) chez Lao Tseu. Quant au thème de la φαντασία, on le retrouve chez Lao Tseu et notamment dans le poème 21 où il est question de biffer cette dernière au profit d’une quiétude sans limites que l’on propose au lecteur d’une manière très douce et avenante. Une manière de présenter ceci se retrouve chez Platon. Nous sommes toujours dans cette éternelle lutte (sans lutte) contre le monde des formes. D’ailleurs, en lisant le poème 21, on constate l’étroit lien entre φαντασία et φάντασμα chez les Chinois, chose commune avec Socrate-Platon. Dans le poème 21, on nous parle de l’Essence, Essence divine « trouble, tranquille et non-manifestée, constante et solitaire […] » comme on nous le précise dans le poème 25. Le poème 45 semble nous indiquer que la plus grande humilité est marque de noblesse, qualité purement socratique également. Dans le poème 48, on fait vaguement allusion au philosophe-Roi (Le Politique) qui serait censé diriger la Cité et la policer de manière non pas adroite mais simple comme l’entendait Socrate. Le sage dont nous parle Lao Tseu dans le poème 64 est sans intention. Chose surprenante, dans l’Alcibiade, on traite de cette question, c’est-à-dire de ceux qui commettent le mal avec intention et de ceux qui ne le commettent point avec intention. Ici, on voit clair dans l’entreprise des deux hommes : libre de tout désir, l’homme est aussi libre de toute intention dans l’agir et par là apte à connaître la divinité. La même idée de « vague » se retrouve chez les deux hommes. La longévité est, de la même façon, très adulée chez ces deux hommes car chez l’un on nous dit que l’âge devrait être respecté alors que le second, Lao Tseu, nous dit dans le poème 44 : « Celui qui sait où s’arrêter est à l’abri des périls, il aura une longue vie. »

Le poème 49 nous éclaire encore davantage sur la nature du sage qui, selon Lao Tseu, « n’a pas d’opinions arrêtées ». Nous retrouvons la même définition du sage chez Socrate lorsqu’il nous dit que l’humilité et la bonne humeur est de mise entre amis. Lao Tseu nous dit, dans le poème 49, que le « […] cœur du sage bat au rythme du cœur de son peuple. ». Socrate et Lao Tseu dénouent les nœuds du moi subjectif pour faire éclore en lui une sorte de dieu personnel et tout à la fois commun à tous et à toutes, cet œil du cœur qui jamais ne périt. Socrate et Lao Tseu sont deux grandes figures dans le domaine de la sagesse antique. Que dire sinon qu’ils nous sauvent souvent de nombreuses apories en appuyant sur le fait que la divinité est une et comme le reprend Frithjof Schuon, «Vincit Omnia Veritas ».

@ZacEgs

Phèdre ou le manque

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L’année 1677 vit la naissance d’une pièce à la fois subtile et complexe: Phèdre. Phèdre est une pièce de théâtre d’une originalité certaine dans la mesure où on peut y déceler un mélange de drame bourgeois et de tragédie. Cette pièce, inspirée des grands écrits d’Euripide, connut un échec à une époque où la pruderie était plutôt de mode et où ce genre d’intrigue a peut-être pu choquer l’opinion publique. Chose très intéressante d’ailleurs, c’est cette même année que Racine renoue avec le domaine de la religion, au sens social du terme bien évidemment. Certains se sont même aventurés à dire que Racine désirait renouer avec le jansénisme en écrivant cette pièce. Nous allons donc tenter d’extraire le quotient tragique de cette pièce tout en considérant la manière dont on peut la rapprocher d’un certain Classicisme.

De prime abord, nous pouvons aisément constater que Phèdre reprend le thème fondamental de l’inceste, thème d’ailleurs très récurrent dans la plupart des tragédies au même titre que le meurtre et la trahison. Comme nous le savons la tragédie racinienne reprend (avec certes quelques nuances notables) les principes de la Poétique d’Aristote. Donc une véritable tragédie se doit d’exalter réellement et pleinement le pathos, c’est-à-dire qu’il faut absolument engendrer une sorte de peur et en même temps une espèce de pitié dans l’esprit du lecteur ou du spectateur. C’est une thérapie au sens plein du terme puisque c’est grâce à ce que le spectateur ou le lecteur ressent qu’il va pouvoir corriger son déséquilibre intérieur et dompter ses passions et ses volitions. De ce point de vue, Phèdre est donc une véritable tragédie dans la mesure où cette dernière suit le déroulement habituel d’une tragédie classique c’est-à-dire que l’héroïne, en l’occurrence Phèdre, est la véritable dépositaire de ce que l’on appelle l’hamartia, c’est-à-dire un défaut tragique, défaut tragique contre lequel elle se trouve dans l’incapacité de lutter et qui entraîne obligatoirement sa perte. Par la suite nous constatons une sorte de montée en puissance, l’action se précise et a une certaine propension à culminer, c’est ce que l’on appelle l’action montante. Ensuite on atteint le summum de l’action, un stade de la plus haute importance. L’action est à son comble, le mal est fait ou en d’autres termes le sort en est jeté. C’est un moment fatidique et d’une grande solennité. Puis nous pouvons observer ce que l’on peut désigner sous l’aspect d’un terrible revers de fortune, c’est le moment où s’exerce vraiment et pleinement ce que l’on appelle la peripeteia. C’est alors que la pièce touche à sa fin c’est-à-dire que Phèdre va être amenée à se repentir et donc à s’engager dans un processus très important que l’on nomme l’anagnorisis. C’est le moment où, consciente de sa faute, l’héroïne voit à nouveau ses actions défiler devant elle. Bref on peut considérer que c’est une sorte de flash-back de la conscience, la réactivation d’un passé. En dernier lieu nous sommes les témoins d’une catastrophe ou d’un événement à connotation réellement tragique. Dans le cas de Phèdre, l’héroïne a été fourvoyée par ses passions profondes et ses volitions. Elle doit expier ses fautes ou ses péchés de manière physique cette fois, elle doit payer une sorte de dette morale en sacrifiant son corps. On peut considérer la mort de Phèdre comme une sorte de profond dépouillement afin d’être en mesure de se racheter. C’est la seule échappatoire possible.

Maintenant nous allons essayer de présenter l’intention philosophique inhérente à cette pièce et donc à cet extrait. On sait que, d’après la préface de Bérénice, le but premier et essentiel est toujours de plaire et de toucher. Mais d’autres dimensions doivent être soulignées ici : le but de Racine est également de mettre en valeur le beau et le bien à travers ces œuvres aux caractères multiples. J’entends par là que le mal est souvent châtié. Bref l’ordre divin est toujours respecté et finit par triompher clairement.
En revanche il serait faux de dire que les contextes historique, politique et religieux n’ont pas joué un rôle prépondérant dans la réalisation de cette pièce de théâtre, le classicisme s’inscrivant dans une optique favorisant la moralité, la pruderie et même une certaine préciosité. Force est de constater que le thème principal de cette pièce reste l’inceste, c’est-à-dire une sorte de transgression de l’ordre divin (donc une forme d’hamartia), ce qui, a fortiori, provoquera la nemesis c’est-à-dire le courroux divin. Mais nous n’avons pas encore parlé des sources d’inspiration de Racine pour la rédaction de cette œuvre. Racine a certainement voulu imiter les grandes tragédies de l’Antiquité grecque et romaine et ainsi nous présenter le travail d’un véritable puriste de la tragédie. Le dénouement est souvent très violent dans les pièces de Racine et c’est bel et bien le cas dans Phèdre. De plus la violence est utilisée dans cette pièce comme une sorte d’artefact afin d’accentuer la profondeur et l’importance de l’action. En outre on remarquera la richesse et l’élégance du style de Racine surtout en ce qui concerne l’écriture et les rimes. Le Classicisme peut être interprété comme un courant littéraire occidental qui a dominé le monde littéraire du XVIIème siècle français mais les notions de Classicisme et de tragédie classique restent malgré tout indissociables. Racine a voulu communiquer son ardeur à ses œuvres, c’est pourquoi on ne peut dissocier l’homme de son œuvre, j’entends par là que Racine était un caractère impétueux et a injecté toute cette impétuosité et toute cette profondeur dans ses œuvres. De plus sa lecture des Anciens l’aida considérablement pour trouver des sujets de tragédies viables.  D’emblée nous constatons que Phèdre exalte le pathos et verse dans un genre très proche de l’élégie. En effet, dans l’extrait proposé, on remarque les clameurs et les lamentations d’Oenone, servante de Phèdre. On soulignera ici l’élégance des sentiments, la beauté de l’écriture et l’extrême finesse du raisonnement. On peut rattacher Phèdre au Classicisme car on retrouve quelques principes fondamentaux : un temps, un lieu, une action. C’est à travers cette unité que se construit la structure de la pièce. Il faut savoir que Jean Racine était un élève assidu des Grecs et s’est donc inspiré des écrits antiques afin de nous présenter une tragédie presque parfaite. Ainsi la passion (au sens d’un feu noétique intégral) tient une place prépondérante dans la tragédie de Racine. La tragédie racinienne insiste sur cette notion de passion car elle engage l’apparition d’autres notions telles que la peur et la pitié. C’est pourquoi on peut aisément affirmer que l’exaltation du pathos est le but de cette pièce aux multiples facettes. La catharsis est ici exploitée à bon escient, c’est-à-dire en vue d’enrichir la personnalité et surtout l’intériorité propre du sujet spectateur.

En guise de conclusion je dirais que Phèdre représente la chute lente et inexorable d’une héroïne, une héroïne à la fois haïe et admirée car ambivalente et fascinante. C’est ainsi que dans cette pièce on a l’occasion de retrouver de très nombreux thèmes communs aux tragédies de cette époque. Bref, Phèdre est atteinte d’un terrible mal ou plutôt d’un défaut dangereux et incurable : l’amour, un amour que l’on pourrait aisément qualifier d’incestueux. La passion dévore Phèdre comme la rouille ronge le fer. C’est ainsi qu’Éros parvient à gagner l’intériorité de l’héroïne et mènera Phèdre à sa perte la plus certaine, à sa mort (Thanatos). On constate alors que les thèmes de l’amour et de la mort sont intimement liés dans cette pièce de grande qualité, le désir étant considéré comme une souffrance et l’amour comme une affection des facultés mentales et physiques provoquant une véritable scission de l’individu.

@ZacEgs